I
" Tu n'es belle que le temps de vieillir et de mourir ! " Chuchota l'homme couché aux côtés de la femme. Le couple était nu. Elle releva le buste et contempla l'épine dorsale de cet amant. La lumière aveuglante, de l'extérieur, arrosait la chambre, filtrée par le voilage fin et un pan de la tenture, plus lourde, du double rideau, à peine tiré. Les deux corps étaient traversés au niveau des bassins, recouverts par les draps, par un rayon plus audacieux. Le tissu, en coton bleu ciel, glissant, légèrement, jusqu'à la taille, ne découvrit que le dos. Les os des omoplates saillirent. Les vertèbres de la colonne dessinèrent des ombres, espacées plus ou moins régulièrement, sur la peau blanche. Elles suivirent la courbe que provoquait l'épaule levée. L'expression du visage exprimait une réelle surprise. "Que dis-tu ?" Fut la seule question qui lui sortit de la bouche, tout en sachant qu'elle avait entendu ce qu'il venait de prononcer. En guise de réponse, l'homme se leva. Il s'ébouriffa les cheveux puis, ramassa ses vêtements et se vêtit. Il ne prononça aucun mot. Lorsqu'il fut prêt, il sortit de la chambre, tout d'abord, puis de l'appartement, ensuite. Elle ne fit aucun geste pour le retenir. Elle n'eût, pour toute réaction, qu'un haussement d'épaules dédaigneux qui provoqua un infime balancement des seins, lourds. Une fois dehors, il avala une goulée de l'air de cette ville qu'il ne connaissait que trop bien pour avoir arpenté ses trottoirs, ses rues et ses boulevards. Ainsi que d'avoir foulé les chemins de cailloux blancs des quelques parcs et squares qui l'agrémentaient. Il se décida pour aller vers la droite et il s'élança, d'un pas nonchalant, sur le trottoir. L'air chaud de l'été lui emplit les narines et les poumons. Il se supportait grâce à un petit souffle frais qui, parfois, se frayait un passage et venait caresser les tempes ou la nuque. Il le savourait lorsque ce courant d'air dansait autour de la silhouette masculine. Elle le regarda s'éloigner d'un pas léger et tranquille. Elle attendit de ne plus l'apercevoir pour se détourner de la fenêtre. Elle se dirigea vers sa salle de bains. Elle se glissa sous la douche, après avoir, soigneusement, fermé la porte glissante de la cabine. La main droite ouvrit le mitigeur et, l'ondée vient frapper par ses mille gouttelettes ce corps féminin. La relaxation qu'elle en espérait ne se fit pas sentir. Elle éprouva une sourde angoisse qui lui tenaillait le bas ventre. " Etrange rencontre !" Songea t'elle. Puis, elle se secoua et arrêta d'un geste sec le robinet. Ensuite elle sortit de la cabine. Après avoir passé un peignoir éponge, elle se dirigea vers sa chambre. Elle se vêtit, à son tour, d'un chemisier blanc et d'une jupe courte noire. Elle ne se passa pas, sur les formes plantureuses supérieures et celles, inférieures, plus discrètes, des sous-vêtements féminins. Elle n'enfila pas, également, des bas car, elle trouvait qu'il faisait trop chaud pour recouvrir les cuisses d'une quelconque peau artificielle. Après, mût par une décision soudaine, elle s'empara du combiné téléphonique et composa un numéro. Son interlocuteur répondit. Elle lui demanda s'il voulait dîner avec elle. Il dut répondre par l'affirmative car un sourire se dessina sur ce visage ovale. Elle interrompit la communication et finit de se préparer. Elle affirma des traits et estompa d'autres par un maquillage savant de séductrice chevronnée. Une fois, ce léger travail terminé, elle sortit de la pièce pour prendre, dans un petit meuble situé dans le vestibule, une paire de chaussures plates. Elle se retrouva dehors. Elle huma l'air et se dirigea vers une petite voiture qu'elle ouvrit avec un trousseau de clés qu'elle venait de prendre dans son petit sac à main. Elle démarra en sifflotant. Il était quatre heures de l'après-midi. L'homme marchait dans la rue. Il avait un maintien élancé et désinvolte. Les vêtements, enveloppant ce corps et par leur couleur sombre, amincissaient la silhouette. Ils en accentuaient les traits du visage, déjà anguleux. Il marchait, non comme un promeneur humant l'air du Temps, mais comme un homme affairé. Perdu dans des réflexions. Solitaire, il restait insensible aux autres badauds qui le croisaient. Deux rides traversaient dans le sens de la longueur, le front et elles semblaient vouloir rejoindre les sourcils, qui se levaient de façon à dessiner deux accents circonflexes au-dessus des orbites. Il passa, ainsi, devant la vitrine d'un magasin de prêt-à-porter. Une jeune fille, de dix-neuf ans, rectifiait les positions de mannequins de plastique. Afin de donner l'illusion aux éventuels clients que la Vie, elle-même s'était infiltrée parmi ces mornes poupées silencieuses et immobiles. Son chemisier blanc laissait entrevoir une poitrine opulente aux chalands masculins et, quelquefois, féminins. La jupe, courte et sombre, s'arrêtait sur le haut des cuisses sportives et pleines. Les membres inférieurs étaient pliés et les bras nus s'affairaient. Le genou droit, à terre, elle l'aperçut qui remontait la rue. En un éclair, elle pensa que cet homme lui plaisait. Elle ressentit un besoin impérieux de lui faire l'amour. Cette idée courant sur son erre, elle se dit que, s'il remontait pour aller du côté de l'avenue, il passerait forcément devant la boutique. Mais, s'il allait du côté des quais, il éviterait le magasin à cause du bâtiment voisin qui, formant un coude semi-circulaire, le cachait car, encastré lui-même, dans l'ensemble du groupe d'immeuble dont il faisait partie. Elle fut soulagée de voir qu'il prenait la première direction supposée. Il leva les yeux, au moment où il se décida à remonter vers le haut de la ruelle et, ainsi, se diriger vers la grande artère. Il trouva le maintien, de la jeune vendeuse, vulgaire et provocateur quand le Regard l'accrocha, machinalement, derrière cette vitrine. Surtout, dans la position qui l'obligeait à montrer le haut des jambes. N'importe qui pouvait mesurer, à peu de distance, les seins. Il n'ordonna pas au cerveau de ralentir l'allure des membres inférieurs. Elle le vit passer, indifférent à son appel. Elle ressentit une gêne. Elle se détourna et disparut la vision du dos de l'homme. Elle continua sa tâche. Quelques mètres plus loin, à peine deux ou trois, il stoppa. Il fit volte-face et refit le chemin dans l'autre sens. Arrivé devant la devanture, il resta immobile tout en dévisageant sans vergogne ce que Mère Nature avait donné à cette fille. Elle ne sut quelle attitude adopter. Elle le sentait là. Terriblement présent. Le doute d'un mauvais tour l'effleura, tellement elle crut percevoir, à travers le vitrage, la chaleur qui se dégageait de lui. Elle n'osait relever la tête. Il attendait qu'elle veuille bien lui montrer le visage, auréolé d'une parure noire, et qu'elle lui montre la couleur des iris. Elle en était troublée. Elle le sentait là qui ne bougeait pas. Elle savait qu'il la fixait, de l'autre côté de cette baie. Il la dévisageait, et il la soupesait. Soudain, elle eut un soupçon : n'avait-il point vu un habit ? Une robe ? En guise de cadeau envers une autre femme. Il fallait qu'elle sache et pour cela, qu'elle ordonne aux paupières de se lever. Un regard bleu délavé apparut. Il en remercia, intérieurement, la Providence. Elle aperçut deux pupilles noires. Deux petits ronds sombres. Durs ! Il ne devait pas être heureux pour avoir cette expression là. Elle eut une impulsion qu'elle parvint à dominer dans la même seconde : sortir pour aller à lui ! Lui dire qu'elle était amoureuse de lui. Il lui semblait que l'on ne pouvait tomber amoureux comme cela sans provoquer une liaison tumultueuse. Passionnée dans le Désir afin d'assouvir un Plaisir, certes. Mais qui reste rivé à l'impossibilité de se dire ce que l'on est et ce que l'on éprouve pour l'autre. Calmement. Seule, s'il agissait ou... Quelle ironie ! Ou si elle, osait ! Bref, seule, l'expression de deux corps enlacés encore, après l'assouvissement, pouvait tenter l'impossible exploit d'une, possible, sagesse. N'était-ce qu'une danse macabre ? Un appétit charnel ? Sans nul doute, il pouvait voir ! Sans nul doute, elle pouvait ressentir ! Mais si l'on voyait sans ressentir et si l'autre comprenait sans voir, est-ce qu'il n'y avait aucune patience dans la révélation et la perception ? Peut-être dans l'acceptation de soi et de l'autre, en chacun ? Que fallait-il qu'il fasse, bon sang ? Se jeter à corps perdu dans ces bras-là et lui demander de recevoir sa pénétration ou d'offrir sa soumission ? Que fallait-il qu'elle fasse ? Lui gueuler tout ce que l'intérieur du Corps emmagasinait comme ondes agitatrices depuis qu'elle l'avait aperçu ? Ils étaient, l'un et l'autre, indécis. Qui, des deux, oserait trancher le Silence et profaner l'instant fatal où la parole s'en mêlerait ? Dire ces mots qui casseraient ces secondes capiteuses. Si impalpables que leurs simples souffles, irréguliers, pouvaient tout briser. Sans nul doute, ils allaient choisir mais qui ? Il était prêt à reculer ! Elle était décidée à tout planter pour le suivre ! Il pensa, irrémédiablement, que l'Instant était plus fort et que seul une souvenance, saugrenue, lui fera savourer encore longtemps ce moment. Elle souhaitait, ardemment, prolonger ce délice par d'autres : enchaînement logique d'une situation enchevêtrée à l'émoi naturel que tous deux éprouvent, en ce moment, et afin de se permettre de continuer ce rêve éveillé, pour elle. Peut-être, qu'en enfantant l'acte, elle prolongerait l'image de cet homme de quelques précieuses secondes. "Pourquoi ne se décide-t'il pas ?".
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